Ce chapitre ne construit pas une théorie : il questionne la description classique du monde, à partir d’expériences réalisées depuis le début du XXe siècle. L’approche est avant tout qualitative : évaluer des ordres de grandeur, interpréter des expériences, établir une inégalité en ordre de grandeur.
1Ce que la physique classique ne sait pas expliquer
Propriété — trois échecs. La mécanique newtonienne et l’électromagnétisme classique échouent sur trois faits expérimentaux : (a) l’énergie échangée entre lumière et matière ne l’est que par quantités discrètes proportionnelles à la fréquence (effet photoélectrique) ; (b) un faisceau de particules matérielles produit des figures d’interférences et de diffraction (électrons, neutrons, atomes, molécules) ; (c) les atomes sont stables et n’émettent que des raies discrètes, alors qu’une charge accélérée devrait rayonner continûment.
Notation. Dans tout le chapitre, est la constante de Planck et . L’électron-volt est l’unité d’énergie adaptée : .
2Le photon : énergie et impulsion
Définition. Un photon est le quantum du champ électromagnétique : la lumière de fréquence n’échange de l’énergie avec la matière que par multiples entiers de . Un photon est une particule de masse nulle, qui se déplace toujours à la vitesse ; on lui associe
Remarque. On n’écrit jamais ni pour un photon : sa masse est nulle. L’impulsion s’obtient par , et la relation y est alors automatiquement vérifiée.
Méthode — repère numérique à connaître. , d’où le calcul mental . Visible ( à ) : à , l’échelle même des énergies de liaison chimique — d’où la photochimie et la vision. Rayons X () : . Onde radio () : , d’où l’impossibilité pratique de détecter un photon radio isolé.
Propriété — expérience fondatrice : l’effet photoélectrique. Une plaque métallique éclairée émet des électrons. Trois faits y sont inexplicables par un modèle ondulatoire classique : il existe une fréquence seuil en dessous de laquelle aucun électron n’est émis, quelle que soit l’intensité ; l’énergie cinétique maximale des électrons dépend de , pas de l’intensité ; l’émission est immédiate () même à très faible intensité, alors qu’un transfert continu demanderait un temps d’accumulation macroscopique. L’interprétation d’Einstein est un bilan d’énergie photon par photon : un photon unique cède toute son énergie à un électron unique, qui doit payer le travail d’extraction du métal, d’où
La mesure du potentiel d’arrêt en fonction de donne une droite de pente : c’est la mesure historique de (Millikan).
Remarque. Plus directe encore, l’expérience d’anticoïncidences : une source émettant les photons un par un devant une lame semi-réfléchissante ne déclenche jamais les deux détecteurs simultanément — un photon n’est pas divisible, il est réfléchi ou transmis.
3L’onde de matière : la relation de de Broglie
Théorème — relation de de Broglie. À toute particule matérielle d’impulsion est associée une onde de matière de longueur d’onde
Pour un électron accéléré sous une tension , donne , d’où le repère très utile
Électron sous : — comparable à la distance entre atomes d’un cristal, donc diffraction observable. Neutron thermique à () : , même conclusion. Balle de tennis ( à ) : , quarante ordres de grandeur sous toute dimension accessible — aucun effet ondulatoire observable.
Méthode — critère quantique. Comparer à la dimension caractéristique du dispositif (largeur de fente, distance interatomique, taille du confinement) : donne une description classique suffisante, un comportement quantique manifeste.
Propriété — expérience fondatrice : diffraction des électrons. Davisson et Germer (1927) envoient un faisceau d’électrons monocinétiques sur un monocristal de nickel : l’intensité réfléchie présente des maxima dans des directions privilégiées, exactement comme pour des rayons X de même longueur d’onde, et leur position suit . Le comportement ondulatoire de la matière est aujourd’hui établi jusqu’aux molécules de plusieurs centaines d’atomes.
4Fonction d’onde et interprétation probabiliste
Définition. À une particule est associée une fonction d’onde , à valeurs complexes, qui n’est pas une grandeur mesurable : ce qui a un sens physique est le carré de son module, étant proportionnel à la probabilité de détecter la particule au voisinage de à l’instant .
Théorème — expérience d’interférences « particule par particule ». On envoie des particules une par une sur un dispositif de deux fentes. Chaque particule est détectée en un point unique de l’écran, de façon imprévisible ; la répartition des impacts est aléatoire tant que leur nombre est petit ; et lorsque le nombre d’impacts augmente, leur densité fait progressivement apparaître la figure d’interférences, qui n’apparaît donc pas « d’un coup » mais comme une loi statistique. Interprétation : l’onde associée interfère avec elle-même et détermine, par , la probabilité de détection en chaque point. La particule n’a pas suivi « une » trajectoire : poser la question « par quelle fente est-elle passée ? » suppose une information qui, si on la mesure, détruit les interférences.
Figure 1 — Construction progressive d’une figure d’interférences, particule par particule : chaque point est un impact individuel, et la figure est une loi de probabilité.
Remarque — vocabulaire. On ne dit pas « la particule passe par les deux fentes à la fois », ni « l’onde transporte la particule ». On dit : l’amplitude de détection en un point résulte de la superposition des contributions des deux fentes, et son module au carré donne la probabilité de détection. Les mots « trajectoire » et « position à l’instant » perdent leur sens entre l’émission et la détection.
5L’inégalité de Heisenberg spatiale
Théorème — inégalité de Heisenberg spatiale. Pour une particule, les dispersions de la position et de la composante correspondante de l’impulsion vérifient, en ordre de grandeur, Ce n’est pas un défaut de l’appareil de mesure : c’est une propriété intrinsèque de la particule. Préparer un état mieux localisé en position, c’est nécessairement élargir la distribution d’impulsion, et réciproquement.
Méthode — établissement par analogie avec la diffraction. L’idée : une onde confinée transversalement par une fente sort de la fente avec une direction mal définie ; cette indétermination de direction est, pour une particule, une indétermination d’impulsion.
(i) Un faisceau de particules d’impulsion selon , donc de longueur d’onde , traverse une fente de largeur perpendiculaire à : juste après la fente, la position transversale est connue à près, soit . (ii) L’optique ondulatoire donne le résultat (admis) : l’onde est diffractée dans un cône de demi-angle . (iii) Une particule détectée dans ce cône a donc acquis une composante transversale d’impulsion comprise entre et :
(iv) d’où, en multipliant, , c’est-à-dire, à près et donc en ordre de grandeur, . Le produit ne dépend pas de : c’est là tout le contenu de l’inégalité.
Figure 2 — Mieux on localise la particule à la traversée ( petit), plus la diffraction est large ( grand) : le produit reste de l’ordre de .
Méthode — exploiter l’inégalité : énergie de confinement. Une particule de masse confinée dans une région de taille a , donc et, comme pour un état lié, une énergie cinétique irréductible : une particule quantique confinée ne peut pas être au repos. Pour un électron et , — l’échelle même des énergies atomiques ; pour une bille de localisée à près, , totalement inobservable.
6Quantification de l’énergie : le modèle planétaire de Bohr
Propriété — le modèle, et ses deux hypothèses. Bohr (1913) conserve la description classique du mouvement — l’électron (, ) décrit un cercle de rayon à la vitesse autour du proton supposé fixe, sous la seule force de Coulomb — et y ajoute deux hypothèses étrangères à la physique classique :
- (H1) le moment cinétique orbital est quantifié : avec ;
- (H2) sur ces orbites, dites stationnaires, l’électron ne rayonne pas ; il n’émet ou n’absorbe un photon qu’en changeant d’orbite, avec .
Théorème — niveaux d’énergie de l’atome d’hydrogène. La deuxième loi de Newton projetée sur le vecteur radial donne , soit . En y reportant issu de (H1), on obtient , d’où les rayons quantifiés
et, puisque , les niveaux d’énergie
Remarque. (a) et (théorème du viriel pour une force en , déjà rencontré au chapitre 15). (b) est exactement l’énergie de confinement estimée par l’inégalité de Heisenberg : les deux approches se recoupent.
Propriété — spectre de l’atome d’hydrogène. L’énergie d’ionisation depuis le fondamental est (), et la transition () émet un photon tel que . Les transitions vers forment la série de Lyman (ultraviolet, de à ), celles vers la série de Balmer, les seules dans le visible (, , … jusqu’à ).
Figure 3 — Niveaux d’énergie de l’atome d’hydrogène (échelle verticale non linéaire) et deux séries spectrales.
Propriété — limites du modèle de Bohr. Le modèle prédit correctement , et les longueurs d’onde des raies de l’hydrogène. Il est néanmoins faux dans son principe :
- ses deux hypothèses sont ad hoc : rien ne justifie (H1), et (H2) contredit l’électromagnétisme classique ;
- il conserve la notion de trajectoire et d’orbite, incompatible avec l’inégalité de Heisenberg ( interdit de connaître à la fois et ), et prévoit dans l’état fondamental alors que la mesure donne ;
- il échoue dès l’hélium et pour tous les atomes à plusieurs électrons, ne dit rien de l’intensité des raies, et n’explique ni la structure fine ni l’effet d’un champ magnétique.
Le modèle de Bohr est un modèle de transition : il montre qu’une hypothèse de quantification suffit à rendre compte du spectre, sans fournir la théorie correcte.
7Savoir-faire du chapitre
- Calculer l’énergie et l’impulsion d’un photon ; convertir eV J ; utiliser .
- Décrire une expérience établissant la nécessité de la notion de photon (photoélectrique, anticoïncidences) et une expérience établissant le comportement ondulatoire de la matière (diffraction d’électrons, interférences de neutrons ou de molécules), en disant précisément ce qui y est inexplicable classiquement.
- Calculer une longueur d’onde de de Broglie et la comparer à une dimension caractéristique pour conclure sur le caractère quantique ou classique d’une situation ; interpréter une expérience d’interférences particule par particule en termes probabilistes.
- Établir par analogie avec la diffraction, et l’exploiter pour estimer une énergie de confinement.
- Exploiter et la deuxième loi de Newton pour obtenir et ; exploiter un diagramme de niveaux (ionisation, longueurs d’onde émises ou absorbées, séries spectrales) ; citer et justifier les limites du modèle de Bohr.
- Photon : , , masse nulle ; photoélectrique : , .
- De Broglie : , électron sous volts ; Heisenberg : , .
- Bohr : ; avec ; avec ; transition ; ionisation .
- Constantes : ; ; ; ; ; ; à .
- Écrire ou pour un photon : sa masse est nulle, on utilise .
- Confondre et : le facteur est l’erreur la plus fréquente du chapitre. ; ; Heisenberg avec .
- Écrire l’inégalité sous la forme (on demande , en ordre de grandeur), ou l’interpréter comme une imprécision des instruments : c’est une propriété intrinsèque de l’état de la particule.
- Parler de la trajectoire d’une particule entre les fentes et l’écran, ou dire que l’onde « transporte » la particule ; oublier de convertir les eV en joules avant d’utiliser ; appliquer quand n’est pas petite devant .
- Oublier le signe moins de , croire que croît en (ce sont les rayons), calculer une transition avec au lieu de la différence des niveaux, oublier de discuter les limites du modèle de Bohr.
- Invoquer l’équation de Schrödinger, un puits de potentiel, une particule dans une boîte, l’effet tunnel : hors programme.