1Le cadre de travail
Notation. Tout ce chapitre se place dans un réacteur fermé, parfaitement agité (composition uniforme), de volume constant et à température constante. Ce cadre est essentiel : c’est lui qui autorise à remplacer partout les quantités de matière par des concentrations.
Remarque. Le chapitre précédent répondait à « jusqu’où le système évolue-t-il ? » (, , ) ; celui-ci répond à « à quelle vitesse ? ». Les deux questions sont indépendantes : une transformation de constante peut être infiniment lente.
2Vitesses de consommation, de formation, de réaction
Définition. Pour une transformation modélisée par (nombres stœchiométriques algébriques, négatifs pour les réactifs), on définit, à volume constant :
Ces deux grandeurs sont positives et s’expriment en .
Définition. La vitesse de réaction (volumique) est
Elle est unique pour la réaction : c’est tout l’intérêt de la division par . Pour :
Une vitesse de réaction, plusieurs vitesses de consommation. Écrire « la réaction est d’ordre , » et « » n’est pas la même chose dès que . Pour : si alors , et le temps de demi-réaction vaut , non . Préciser toujours de quelle vitesse on écrit la loi.
Propriété — quand existe-t-elle ?. La vitesse de réaction n’est définie que si le système est effectivement décrit par une seule équation de réaction : c’est exactement à cette condition que tous les quotients sont égaux. Si plusieurs transformations se déroulent simultanément, on ne parle plus que de vitesses de consommation et de formation, espèce par espèce.
Définition. Les facteurs cinétiques sont les grandeurs dont la modification change la vitesse : concentrations des réactifs (ou pressions partielles), température, présence d’un catalyseur, et, selon les cas, surface de contact (systèmes hétérogènes) ou éclairement (réactions photochimiques). Un catalyseur accélère la transformation sans figurer dans l’équation ni être consommé : il modifie , jamais — donc jamais l’état final.
3Loi de vitesse et ordre
Définition. On dit que la réaction admet un ordre s’il existe une constante et des réels tels que, à température fixée,
est la constante cinétique (ou constante de vitesse), et les ordres partiels par rapport à et à , et l’ordre global.
Les ordres partiels ne se lisent pas sur les nombres stœchiométriques : ce sont des grandeurs expérimentales. Ils peuvent être entiers, fractionnaires, nuls ou négatifs. Une réaction peut très bien n’admettre aucun ordre : c’est le cas dès que la loi de vitesse n’est pas de la forme ci-dessus.
Propriété — unité de . L’homogénéité de impose, avec :
soit à l’ordre , à l’ordre , à l’ordre , à l’ordre .
Méthode — contrôler un résultat. L’unité de est l’ordre global : annoncer « ordre , » est une contradiction immédiatement repérable.
Définition. Un ordre apparent (ou ordre courant) est un ordre observé dans des conditions expérimentales particulières — typiquement lorsqu’un réactif est en large excès. L’ordre initial est l’ordre déduit des seules vitesses initiales , mesurées à pour différentes compositions initiales : il ne préjuge pas du comportement ultérieur.
Remarque. La distinction est utile : une réaction peut admettre un ordre initial et cesser d’obéir à cette loi dès que les produits s’accumulent (ordre apparent par saturation d’un catalyseur, ralentissement par un produit…).
4Intégration des lois de vitesse d’un unique réactif
Notation. On considère (donc et ), avec et . Toutes les intégrations du programme se ramènent à ce cas : soit directement, soit par dégénérescence de l’ordre, soit par conditions initiales stœchiométriques.
Théorème — les trois lois intégrées. Idée de la démonstration : l’équation est à variables séparables ; on écrit et l’on intègre entre et .
| Ordre | |||
|---|---|---|---|
| équation | |||
| forme intégrée | |||
| loi explicite | |||
| tracé linéaire | |||
| pente | |||
| unité de |
Définition. Le temps de demi-réaction est la durée au bout de laquelle la moitié de la quantité initiale du réactif limitant a été consommée : .
Propriété — la signature de l’ordre . Seul l’ordre donne un temps de demi-réaction indépendant de la concentration initiale. À l’ordre , est proportionnel à ; à l’ordre , inversement proportionnel à . Plus généralement, pour un ordre ,
Remarque. À l’ordre le réactif disparaît complètement à la date finie : au-delà, la loi n’a plus de sens et la vitesse devient nulle. Aux ordres et , ne s’annule qu’asymptotiquement.
Pour , on relève (en ) et (en ) : , , , , . Le tracé de n’est pas rectiligne, celui de l’est : . Donc ordre , , et , valeur bien cohérente avec le tableau ( vaut à ).
5Se ramener à un unique réactif
Propriété — conditions initiales stœchiométriques. Pour d’ordres partiels et , si l’on part de , alors à tout instant et
Plus généralement, pour , les proportions stœchiométriques sont conservées au cours du temps, ce qui permet d’exprimer en fonction de .
Définition. Dégénérescence de l’ordre. Si est introduit en large excès (, en pratique un facteur à ), sa concentration varie relativement très peu : . La loi devient
est l’ordre apparent et la constante apparente. On dit que l’ordre par rapport à est dégénéré.
Méthode — exploiter la dégénérescence. On mesure pour plusieurs valeurs de ; comme , la pente de donne et l’ordonnée à l’origine donne . C’est la seule façon d’accéder séparément à et à avec des intégrations d’un unique réactif.
La dégénérescence n’est légitime que si l’excès est réellement grand : si , varie de et n’est pas constante. Vérifier systématiquement la variation relative de sur la durée du suivi.
6Déterminer un ordre expérimentalement
Méthode — méthode intégrale — confirmer un ordre. On postule un ordre , on trace la grandeur correspondante (, ou ) en fonction de et l’on retient l’ordre pour lequel les points sont alignés. La pente donne . C’est une méthode de confirmation : elle exige un ordre entier et un unique réactif (éventuellement après dégénérescence ou conditions stœchiométriques).
Méthode — méthode différentielle — déterminer un ordre. On part de , d’où
On mesure pour plusieurs valeurs de (par des tangentes à la courbe , ou par des vitesses initiales à différentes ) et l’on trace : la pente est , l’ordonnée à l’origine . Cette méthode ne présuppose rien : elle donne aussi les ordres fractionnaires.
Méthode — temps de demi-réaction et temps fractionnaires. On mesure pour plusieurs et l’on trace : la pente vaut ( constant ordre ; doublé quand double ordre ; divisé par deux ordre ). Une seule expérience suffit même si l’on mesure aussi : le rapport ne dépend que de et vaut , , pour .
Méthode — vitesses initiales et ordres partiels. Pour obtenir et séparément sans dégénérescence : on mesure pour plusieurs couples . En doublant à fixée, le rapport des vitesses vaut ; d’où .
7Suivre une transformation : les grandeurs physiques
Propriété — suivi spectrophotométrique. Si une seule espèce absorbe à la longueur d’onde choisie, la loi de Beer-Lambert donne : l’absorbance est proportionnelle à la concentration de cette espèce. On peut donc travailler directement sur : un tracé de rectiligne prouve l’ordre , et sa pente donne sans même connaître .
Propriété — suivi conductimétrique. La conductivité d’une solution diluée est (somme sur les ions) : c’est une fonction affine de l’avancement volumique . Avec et les conductivités initiale et finale (transformation totale, avancement ) :
Encore faut-il que les ions échangés aient des conductivités molaires ioniques nettement différentes.
Propriété — suivi manométrique. Pour une réaction en phase gazeuse à et constants, est une fonction affine de : si ,
On élimine entre ces deux relations pour exprimer en fonction de mesurée, puis l’on travaille sur (proportionnelle à à et fixés). Si , le suivi manométrique est inopérant.
Remarque. Autres suivis usuels : pH, volume de gaz dégagé à pression constante, pouvoir rotatoire, indice de réfraction, ou trempe (prélèvements brutalement refroidis ou dilués, puis titrés).
8Influence de la température : la loi d’Arrhenius
Théorème — loi d’Arrhenius (1889), admise. Pour la très grande majorité des réactions, la constante cinétique dépend de la température selon
est le facteur préexponentiel (même unité que ), l’énergie d’activation (en , usuellement à ), et .
Méthode — déterminer . Tracer en fonction de (et non de ), avec en kelvins : la pente vaut . Avec deux mesures seulement, la soustraction des deux formes logarithmiques donne
Propriété — dérivée logarithmique. : la vitesse croît toujours avec , d’autant plus vite que est grande. À ambiante, multiplie par , soit pour et pour : c’est la règle « la vitesse double ou triple tous les ».
n’est pas une énergie de réaction : c’est un paramètre de la cinétique, sans lien avec ni avec le caractère favorisé de la transformation. Et est une énergie molaire : la convertir en avant tout calcul.
9Capacités numériques
Méthode — résoudre numériquement l’équation différentielle. Le schéma d’Euler explicite appliqué à s’écrit avec le pas de temps. Il est d’ordre : l’erreur est proportionnelle à . À l’ordre chimique, il n’est stable que si — sinon la solution numérique oscille et peut devenir négative, ce qui est physiquement absurde.
Méthode — régression linéaire pour déterminer un ordre. On linéarise les trois hypothèses, on ajuste chacune par numpy.polyfit et l’on retient celle dont le coefficient de détermination est le plus proche de ; la pente donne alors .
import numpy as np
def euler(k, p, a0, tf, h): # dA/dt = -k A^p
n = int(round(tf / h))
t, a = [0.0], [a0]
for _ in range(n):
a.append(max(a[-1] - h * k * a[-1] ** p, 0.0)); t.append(t[-1] + h)
return np.array(t), np.array(a)
print(euler(0.500, 2, 5.00e-2, 100.0, 0.10)[1][-1], # -> 1.4273e-2
1 / (1 / 5.00e-2 + 0.500 * 100)) # -> 1.4286e-2 (exact)
t = np.array([0, 10, 20, 40, 60, 80, 100]) # min
A = np.array([5.00e-2, 4.00e-2, 3.33e-2, 2.50e-2, 2.00e-2, 1.67e-2, 1.43e-2])
for nom, y in [("ordre 0", A), ("ordre 1", np.log(A)), ("ordre 2", 1 / A)]:
a, b = np.polyfit(t, y, 1)
R2 = 1 - np.sum((y - a * t - b) ** 2) / np.sum((y - y.mean()) ** 2)
print(nom, "pente =
10Savoir-faire, formulaire et pièges
- Relier vitesse de réaction, vitesse de consommation d’un réactif et vitesse de formation d’un produit ; dire quand est définie.
- Écrire une loi de vitesse, nommer les ordres partiels et l’ordre global, donner l’unité de par homogénéité.
- Intégrer les lois d’ordre , et d’un unique réactif ; établir les trois expressions de .
- Se ramener à un unique réactif par dégénérescence de l’ordre ou par conditions initiales stœchiométriques, en justifiant l’approximation.
- Déterminer un ordre par méthode différentielle, le confirmer par méthode intégrale, le retrouver par les temps de demi-réaction ou fractionnaires.
- Exploiter un suivi spectrophotométrique, conductimétrique ou manométrique : relier la grandeur mesurée à l’avancement, puis à la concentration du réactif suivi.
- Déterminer et par régression de , prévoir l’effet d’une variation de température, résoudre numériquement l’équation différentielle cinétique (Euler) et mener une régression pour déterminer un ordre.
- ; ; .
- ; ordre global ; en .
- Ordre : , . Ordre : , (indépendant de ).
- Ordre : , . Ordre : .
- Dégénérescence : , .
- Méthode différentielle : . Temps fractionnaires : pour .
- Arrhenius : ; ; .
- Beer-Lambert : . Conductimétrie : , affine en . Manométrie : affine en si .
- ; usuelle : à ; .
- Confondre vitesse de réaction et vitesse de consommation d’un réactif : pour , , et « ordre » ne dit pas laquelle des deux obéit à la loi. Toujours préciser la grandeur dont on écrit la loi.
- Lire les ordres partiels sur les nombres stœchiométriques, ou parler d’ordre pour une réaction qui n’en admet pas.
- Oublier l’unité de , ou la conserver en changeant d’ordre : c’est le contrôle le plus rapide d’une réponse.
- Utiliser à l’ordre : cette formule est la signature de l’ordre et d’aucun autre.
- Conclure à l’alignement de points mal alignés : sur un intervalle court, une décroissance d’ordre ou « ressemble » à une droite. Suivre la réaction sur deux ou trois . Invoquer la dégénérescence sans large excès, ou oublier que dépend de .
- Tracer au lieu de , ou travailler en degrés Celsius dans la loi d’Arrhenius.
- Confondre et une enthalpie de réaction, ou croire qu’un catalyseur modifie et donc l’état final : il ne modifie que .
- Employer un suivi manométrique pour une réaction sans variation du nombre de moles de gaz () : la pression totale reste constante et ne renseigne sur rien.